" Le corps, il fonde l'être. Je parle avec mon corps, et ceci sans le savoir. Je dis donc toujours plus que je n'en sais ". Jacques LACAN, Le Séminaire - 1973
Pilates a développé sa méthode et ses techniques de travail corporel à partir des années 1920, dans un contexte social radicalement différent de l’époque actuelle.
Il y a un siècle, 50 ans c’était la fin de l’existence ; aujourd’hui à 40, 50, voire 60 ans ou plus, on espère recommencer sa vie, avec une utopie qui ne dit pas toujours son nom, celle d’échapper à la mort et de maintenir à tout prix un corps en bon état.
Pour essayer de comprendre cette fièvre actuelle, écoutons deux témoins de notre temps1 :« Une nouvelle métaphysique s’est mise en place, non plus l’opposition du corps et de l’âme, mais celle du corps et de la machine… Rendre le corps aussi impeccable qu’une machine, voilà notre nouvelle utopie ».
« Le culte de l’exercice physique s’est transformé en obsession de la forme et, a fait de nos salles de fitness l’équivalent moderne des salles de torture, à cela près que nous sommes des torturés consentants ».
Quel paradoxe, dans cette époque qui se dit libérée, de parvenir à un tel mépris du corps, vécu comme imparfait, ne correspondant pas aux modèles que nous offrent en permanence les médias et autres faiseurs d’opinion. Nous devenons prisonniers de modes, du « discours courant » disait Jacques Lacan.
« Ni Dieu, ni maître » , « Il est interdit d’interdire », lisait–on en mai 1968 sur les murs de la Sorbonne. Dans cette course en avant de suppression de toute contrainte, de toute limite, ou la transgression devient la règle et remplace la loi2 , l’interdit revient plus puissant que jamais, comme un diktat, que nous nous imposons, cette fois de l’intérieur de nous-même, sans possibilité de l’évacuer, de le rejeter à l’extérieur.
De la volonté de délivrer le corps – soit disant écrasé par la religion ou le travail – on a cru passer dans les années 60, 70 à son éclosion dans sa splendeur et sa fragilité. C’est tout le contraire qui s’est passé, avec la révolution dite « sexuelle », d’extérieur l’interdit s’est installé au cœur même du fonctionnement humain et du plaisir. L’amour s’inscrit désormais dans l’ordre de la performance et du dogme.
«…L’amour n’est plus un don de soi ni un respect de l’autre en tant que différent, mais devient carte forcée, passe partout et surtout amour obligatoire imaginaire, véritable carte de crédit dans une structure où ne s’énonce plus qu’un rapport imaginaire à l’autre ne proposant que l’univers du contraignant et du « tous pareils »…3
2 Voir sur ce sujet « La psychanalyse peut-elle guérir ? », en particulier l’article de Jean Claude Guillebaud. Les Editions de l’Atelier – Septembre 2005
3 Claude DAVID 2005-2006 : « L’Inconscient est coupable ». A paraître dans l’Inter’Dit n° 19 - Décembre 2005.